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Textes libres ?

On parle surtout de licences libres pour les logiciels, mais le même concept peut s’appliquer à tous les textes écrits. Faut-il se battre pour ça ?

Après la publication du livre blanc intitulé « introduction à l’open source et au logiciel libre », j’ai suivi avec intérêt bien sûr les réactions des lecteurs sur différents blogs. Indépendamment des appréciations ou bien critiques, il est une catégorie de retours qui m’a particulièrement intrigué. Ceux qui disaient en substance : « Un ouvrage sur le logiciel libre qui n’est pas sous licence libre ! Mais c’est tout à fait grotesque, et donc éliminatoire ! ».

Et ce genre de commentaires mérite une réponse je crois.

On parle surtout de licences libres pour les logiciels, mais le même concept peut s’appliquer à tous les textes écrits. Comme pour le logiciel, une licence libre autorise non seulement la libre diffusion du texte, mais également sa modification. La question posée ici est donc : est-il choquant qu’un texte ne puisse être librement modifié ? Faut-il que tous les écrits soient sous licence libre ? Faut-il le souhaiter ? Se battre dans ce sens ? Cela constituerait-il un progrès ?

En matière de logiciel, Richard Stallman, la Free Software Foundation, et les défenseurs du logiciel libre, considèrent que le droit de modifier un programme relève d’une liberté fondamentale, au même titre que la liberté d’expression. En conséquence, il ne s’agit pas de dire que les logiciels libres seraient meilleurs ou bien apporteraient des bénéfices spécifiques à leurs utilisateurs, et seraient donc des alternatives intéressantes aux logiciels propriétaires. En matière de logiciel, les licences libres sont pour eux, les seules compatibles avec cette liberté fondamentale. Toute autre licence est simplement inacceptable, voire immorale. C’est catégorique, mais ça se défend sur le plan philosophique, et ceux qui combattent ainsi pour qu’un jour tous les logiciels soient libres méritent notre reconnaissance.

Alors faut-il étendre cette vision à toutes les productions écrites ? Est-il inacceptable qu’un texte ne puisse être librement modifié et rediffusé ? Je ne le crois pas au plan moral et par ailleurs, je ne crois pas que cela présente grand intérêt. Et surtout, je pense qu’il vaut mieux concentrer nos efforts sur le logiciel.

Depuis des siècles, la pensée humaine, comme la création, s’est exprimée dans des textes. Chaque auteur a pu reprendre les idées des autres, les citer, les critiquer, les contester ou les enrichir, dans de nouveaux ouvrages. Et ce mode de fonctionnement non seulement n’a pas nui, mais a même parfaitement accompagné quelques millénaires de progrès de la création, de la pensée et de la connaissance. Je crois que cela peut continuer ainsi pour quelques siècles encore et militer pour que tous les écrits soient sous licence libre n'est pas un combat pertinent.

Certains ne se placent pas au plan moral, mais au plan pratique : « Quel dommage que ce texte ne soit pas sous licence libre, j’aurais été tellement heureux de pouvoir y contribuer ». Regardant un match de foot à la télévision, les mêmes diraient sans doutes « Quel dommage que l’on ne me laisse pas entrer sur la pelouse, je leur aurais volontiers montré comment on tire un coup franc ! ». Mais en vérité, les lecteurs qui étaient dans une démarche d’amélioration ou de correction m’ont communiqué leurs remarques et elles ont été intégrées. Un lecteur m’a même fait un retour quant à l’absence d’accents sur les lettres majuscules. Après vérification, il s’avère qu’il avait raison : les majuscules en français doivent bien être accentuées – dans la mesure des possibilités techniques. J’ai donc obtempéré et mis en ligne une version accentuée du livre blanc ! Les contributions positives fonctionnent parfaitement.

Revenons au débat. Certains textes ont tout à gagner d’une licence libre, et particulièrement les écrits à vocation encyclopédique. On pourrait tenter de classer les écrits en trois catégories. D’une part les textes relevant de la création littéraire et artistique : romans, poèmes, paroles de chanson, etc. D’autre part, les textes relevant d’une prise de position, de l’affirmation d’idées, que l’on pourrait appeler textes politiques ou bien philosophiques. Et enfin les textes de nature encyclopédique, qui font état d’un savoir objectif, et dans lesquels idéalement ni la tournure des phrases ni les positions de l’auteur n’interviennent. Art, Pensée, Connaissance.

Pour ces écrits encyclopédiques, les licences libres peuvent être appropriées. Parce qu’un savoir n’est jamais exprimé de manière complète, ni finie, ni parfaite, qu’il constitue un patrimoine de l’humanité, il est bon qu’il puisse être enrichi de la manière la plus dynamique et la plus libre possible. C’est bien sûr toute la raison d’être de Wikipedia.

Pour les deux premiers, textes relevant de l’art ou de la pensée on pourrait dire de la création ou de la politique, les licences libres ne me semblent pas appropriées, et pas même utiles. Et l’on notera que les écrits de Richard Stallman lui-même, le premier et plus ardent défenseur du logiciel libre, ne sont pas sous licence libre. Cela devrait faire réfléchir même les plus virulents.

Par ailleurs, ce découpage en trois catégories, artistiques, politiques, encyclopédiques, n’est en pratique jamais aussi simple. Les écrits ont bien trop de subtilité pour être catégorisés aussi sèchement. A l’évidence un roman véhicule les idées de son auteur, et dans de nombreux ouvrages universitaires le contenu encyclopédique est empreint des engagements de ses auteurs.

Parmi les commentaires lus sur ce sujet, celui de Benjamin Jean mérite une attention particulière. Benjamin Jean est juriste de Linagora, et certainement l’un des plus fins connaisseurs des licences libres, et fait sur son blog quelques remarques intelligentes et documentées sur ce sujet, même si son analyse est plus d’ordre juridique que philosophique.

Il apporte un éclairage fort intéressant, soulignant en particulier "que l'auteur dispose de divers autres outils juridiques [autres que les licences] pour défendre sa qualité, l'usage qui peut être fait de l'œuvre, etc", et que l’obligation d'identifier, dans l’œuvre dérivée, les paragraphes issus de chacun des auteurs, pourrait répondre à la préoccupation de voire sa pensée déformée, voire travestie. Il défend également un aspect plus pratique de la question : une licence libre peut aider à donner une plus large diffusion à l’œuvre, et l’auteur devrait y être sensible. C’est juste, dans certains cas, et l’auteur serait alors devant un dilemme : devrait-il renoncer à maîtriser l’intégrité de son texte, au profit d’une plus grande audience ? Au final, Benjamin Jean n’a pas une position dogmatique sur la question et convient que le plus légitime pour choisir la licence appropriée est bien sûr l'auteur lui-même. C’est également mon avis.

Il ne répond pas pour autant à la question essentielle : « Est-il important pour l’humanité que tous les textes soient sous licences libres, et est-ce un combat qui mérite nos efforts ? ». Il me semble que non.

Patrice Bertrand
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